Adriatique

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De Syracuse à Igoumenitsa : à travers la Sicile, l'Italie et la mer Adriatique jusqu'à la Grèce, le récit de notre - terrible ! - traversée.

5 janvier 2018 - Syracuse, Taormina, Messine, le Détroit... Nous faisons la route en sens inverse, le long d'une côte ionienne ensoleillée et éclatante, avant de quitter la Sicile pour rejoindre le sud de l'Italie que nous allons traverser jusqu'à Brindisi où nous espérons trouver un bateau à destination d'Igoumenitsa en Grèce. Dans les champs, au pieds des oliviers majestueux croissent des orangers lourds de fruits. Dans les ruelles, des fleurs d'hibiscus jaunes se mêlent aux citrons bien mûrs et les bougainvilliers aux rameaux d'oliviers. Mais au soir, la fatigue se fait sentir, il devient difficile de faire abstraction de la laideur. Nous peinons à trouver un lieu de bivouac et continuerons longtemps d'errer au milieu des détritus, des chiens errants et de rats gros comme des chats.

 6 janvier 2018 - Quelque part au sud de l'Italie. Nous campons près d'une belle marina abandonnée. L'herbe folle gagne les pavés, les massifs de plantes s'ensauvagent. C'est un lieu un peu mélancolique qui parle de la vanité humaine. Une plage immense et déserte, ses bicoques branlantes et leurs volets clos. Les garçons prennent leur premier bain de mer de l'année, leurs rires se mêlent au ressac. Le ciel est d'humeur variable, tantôt bleu, tantôt gris ; et la mer au diapason. Au retour les trois chiens marchent sur trois pattes. Diantre ! les plantes sont belliqueuses ici ! Nous retirons délicatement les épines plantées dans les coussinets.

 

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7 janvier 2018 - La route est interminable. Le ciel est bas et gris, tout comme les fumées que crachent les cheminées des usines. La terre est plate, propice à l'industrie. Et Brindisi, en ce dimanche du mois de janvier, me semble triste et disgracieuse avec ses barres d'immeubles silencieuses. Nous nous rendons aussitôt au port mais tout est fermé ; nous retenterons notre chance demain. En attendant, nous nous garons sur un vaste parking et tirons les stores. Même les chiens ne demandent pas à sortir. Et à l'intérieur du château-ambulant, nous nous inventons un univers de douceur et de musique ; la carrosserie est comme un rempart contre la laideur et l'obscurité. En entrebâillant le store un peu plus tard, je suis presque surprise de voir que le monde existe encore au dehors.

 8 janvier 2018 - "Traversée de la mer Adriatique" ou "Le jour le plus long". Milieu de matinée : nous retournons au port, les locaux sont ouverts. On nous propose un départ à treize heures, c'est parfait. Nous réglons notre billet, on nous enjoint aussitôt de nous rendre à l'embarquement ! Cela ne nous laisse plus le temps de faire une longue promenade avec les chiens, ni d'aller leur acheter de quoi les occuper pendant la traversée comme escompté et ce n'est pas sans appréhension que nous allons les laisser seuls dans le château-ambulant jusqu'au soir. Nous disposons de seulement quelques minutes pour les sortir et pour fourrer précipitamment quelques affaires dans un sac. Puis passage de la douane grecque : pour la première fois en dix mois de voyage, on nous ordonne d'ouvrir le véhicule. Le douanier se tient dans l'encadrement de la porte et rencontre les trois sourires angéliques des enfants. Mais son propre sourire est de courte durée : il vient de découvrir les trois chiens-loups qui se pressent sur les banquettes et sous la table, désagréablement acculés. De la gorge d'Alanis commence à monter un sourd grondement. Je m'attends aussitôt à des problèmes ou au minimum à un contrôle des papiers des chiens et à quelques questions incisives suspectant un trafic d'animaux sauvages mais rien de tout cela : l'homme referme précipitamment la porte sans pousser l'investigation plus avant et nous fait signe de passer !

A bord du bateau grec, essentiellement des routiers d'Europe de l'Est mais aussi un routard français d'un certain âge dont j'évite de croiser le regard ; je me rends compte que j'ai tendance à éviter mes compatriotes en voyage. En fait, pour être sincère, il m'arrive rarement de rechercher la compagnie de mes semblables. Cette journée de promiscuité risque d'être éprouvante. A la table la plus proche, une demi-douzaine de routiers bulgares, crâne rasé, jogging et tatouages. Ils sont venus avec sacs et cabas et ne tardent pas à en sortir des conserves, des bocaux de cornichons faits maison et des bouteilles de whisky et de coca. Ils se sont montrés bien plus prévoyants et organisés que nous ; ils savent que la traversée sera longue, très longue. Partout autour de nous, c'est le même spectacle : cabas et glacières débordent de victuailles. Whisky et coca-cola trônent sur plusieurs tables. L'attente interminable commence. Les corps débordent des fauteuils, la nourriture des bouches. Les garçons s'ennuient ; ce bateau qui tient davantage de l'épave que du ferry offre peu de distraction et d'espace. Certains hommes commencent à jouer aux cartes, d'autres s'allongent à même le sol pour dormir. J'ouvre Black Elk Speaks, et le contraste est encore plus frappant. Les chapitres relatent les derniers temps de Crazy Horse - dont à ce propos la monture n'était pas folle, son nom lakota signifiant plutôt "Son cheval a le feu sacré" car c'est sur le dos de son cheval en train de danser qu'en vérité il entra dans sa Vision -, jusqu'à son tragique assassinat, lui qui était invincible au combat. Et toujours les mâchoires qui mastiquent sans fin et les corps qui ronflent sous les tables ; le temps des héros est révolu. Et puis soudain, après onze heures d'attente interminable, le temps s'accélère à nouveau brutalement : il faut rassembler les affaires, attraper les garçons, dévaler l'étroit escalier de service (l'ascenseur est hors d'usage), retrouver le camping-car, subir l'assaut des chiens (qui ont été irréprochables) et jaillir du ventre du bateau comme s'il nous vomissait après une longue indigestion.

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Nous sommes restés assis tout le jour mais nous sommes écrasés de fatigue, nous passerons donc la nuit à Igoumenitsa-même, sur le vieux port, incapables d'aller plus loin ce soir. Mais nous sommes en Grèce. Il fait nuit, tout est paisible, une douce clarté tombe des étoiles. La baie est très belle. Des milliers de petits poissons argentés scintillent à la lueur des lampadaires tandis qu'ils frétillent autour des coques amarrées. Atala trottine furtivement sur les quais, plus poétique et plus louve que jamais dans cet environnement urbain qui souligne sa beauté sauvage ; je crois qu'elle apprécierait une exploration silencieuse de la ville à la faveur de la nuit. L'atmosphère du pays nous enveloppe doucement. Nous sommes en Grèce. Enfin.

Commentaires

  1. Océane

    juin 27

    Quelle épopée! !!! J aime ta façon de nous décrire l environnement. Mais tout de même...la Grèce se gagne.
    Oh mais dis moi il n y aurait pas des chevaux sur ce tatouage?

    • titania

      juin 27

      Oui je garde un souvenir éprouvant de cette traversée mais c'est peu dire que ça valait le coup !
      Oh l'histoire de ce tatouage est assez incroyable ! Avant notre départ pour la Grèce, le tatoueur de Yoann a créé ce dessin pour lui mais sans lui dire de quoi il s'agissait, simplement sur une inspiration soudaine (ce n'était pas une commande). Je ne sais pas si on voit bien sur la photo mais il s'agit de trois chevaux noirs. Or lors de mon premier séjour en Grèce, il y a eu une rencontre presque surnaturelle avec un cheval noir en liberté dans les montagnes et qui a disparu par la suite et c'est justement là qu'on retournait...

      • Océane

        juin 30

        Oh mais quelle histoire!!!
        Je crois qu un jour angélique m a écrit je ne vois que ce que je crois vraiment! Là je crois que tu ne peux pas nier les signes! Quelle est belle votre histoire et inspirante!
        On distingue les chevaux 😊

  2. Auriane

    juillet 3

    Une traversée longue qui a mit en avant les différences de vie, de vision avec les autres passagers. Callista et Milan semble vraiment complice, c'est beau à regarder ♥ et Mallory, studieux ♥ Les trois grandissent et s'épanouissent au fur et à mesure du voyage, cela me met le sourire aux lèvres et les larmes aux yeux.
    Je suis également allée en Grèce lors d'un voyage scolaire en 3ème (il y a dix ans déjà..) et je me languis de redécouvrir ce pays à travers vos récits et photos, et découvrir des endroits qui me sont inconnus.

    • titania

      juillet 3

      Ha ha, oui pas simple comme traversée, mais certainement enrichissante... Tes mots me touchent, Yoann et moi, nous avons essayé de fonder la famille que nous n'avons pas eu <3
      De quel côté es-tu allée en Grèce ?

      • Auriane

        juillet 5

        Cela remonte, mais dans mes souvenirs nous étions restée aux alentours d'Athènes, en même temps avec une trentaine d'élèves, les choix de visites étaient restreintes. On a visité l'Acropole d'Athènes, le Parthénon (enfin visité, tout est relatif..) et le musée de l’Acropole entre autre. J'ai énormément de photos, je dois avouer, mais savoir où je les ai prise... C'est pour cela que j'aimerais y retourner, revisiter et découvrir la Grèce en dehors d'Athènes. 🙂

        • titania

          juillet 6

          Oui si tu y retournes, ce sera sûrement une expérience très différente 🙂 !

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